Entretiens

Programme sous la direction d’Anyssa Kapelusz et Arnaud Maïsetti

Dans le dialogue, le monde est tissé tout autrement, sans fond, ni scène

Jean-Luc Nancy

Argumentaire scientifique

Le programme « Écritures contemporaines de l’art » s’inscrit dans l’axe « Sociétés. Arts. Discours. Aires Méditerranéennes. Ecritures. » dans la mesure où il articule une approche des formes artistiques contemporaines à une réflexion sur les outils qui voudraient les étudier, qu’il s’ancre pleinement dans le territoire euro-méditerranéen, et qu’il aura pour cadre en partie les discours des artistes. Cependant, plutôt que le produit de l’art, c’est ici la production d’une forme que nous questionnerons.

Sous le terme Écritures, nous désignons un ensemble de modalités de composition qui pourraient rendre compte à la fois des gestes de création et des formes élaborées par ces gestes, dans tous les arts. Loin de déterminer ces gestes ou ces formes dans un champ théorique donné, ou dans une pratique circonscrite, le mot Écritures, ici entendu dans le cadre plus large que son acception strictement textuelle, pourrait recouvrir un large spectre de processus et d’arts. Car l’histoire de ce mot excède celle des formes artistiques. Depuis les travaux de Jacques Derrida, nous savons combien le privilège de l’écriture – accordée longtemps notamment par la linguistique – comme espace originaire du sens est une illusion : que l’écriture ne saurait être simple transcription d’une parole, mais plutôt toujours trace d’un écart. En ce sens, l’écriture peut englober l’ensemble du champ du langage, dans la mesure aussi où elle est constituée autant par l’inscription d’une langue que par celle de son absence, silence ou interruption : en somme, par l’articulation du sens aussi bien que par sa disjonction.

Engager une réflexion sur les écritures de l’art, c’est prendre la mesure aussi des mutations engagées en ce début du XXIe siècle. Là où les frontières entre les arts ne sont plus pertinentes, là aussi dominent des réflexions dans lesquelles les partitions entre esthétique et politique par exemple ne sont plus valables et doivent être repensées. « L’assaut contre les frontières » dont parlait Kafka pour désigner la tâche de l’art ne concerne plus seulement ses contours disciplinaires, mais bien les relations entre l’art et le monde. Des œuvres naissent qu’on dirait par nature interdisciplinaire qui redéfinissent en retour les disciplines artistiques. Des œuvres surgissent dans l’espace public qui invitent à réinventer les notions d’espace et de public. Des écritures réécrivent la notion d’écriture, se passant parfois de la surface textuelle, et produisant au-devant d’elles des origines qui mettent en cause le concept même d’origine comme garante du sens. Ces écritures semblent souvent autant de défis : défis à la scène et à l’acteur, au corps et à l’esprit, défis à l’image, à la langue et au langage, aux lecteurs et aux spectateurs, à la matière et aux institutions, à la ville, et à l’ordre du monde, à l’histoire comme aux fictions, à soi-même surtout.

Pour interroger ces écritures contemporaines au lieu même où elles s’inventent, et puisqu’il semble que leur singularité tient précisément à leur tâche de redéfinir l’espace de leur surgissement et de se constituer comme processus, nous voudrions nous situer à l’endroit de leur geste qui les élabore. Et c’est par le prisme d’un élément-clé de l’outillage critique qui les documente et les réfléchit que nous les questionnerons : l’entretien entre l’artiste et le chercheur.

Il s’agirait dès lors d’étudier la fabrique de nouvelles écritures artistiques – écritures textuelles, plastiques, musicales, chorégraphiques, théâtrales, cinématographiques, sonores, marionnettiques, circassiennes, etc. –, leurs protocoles, leurs méthodes, leurs modes de production, au moment où elles se cherchent et s’inventent, ceci, en interrogeant l’élaboration réciproque des discours qui se constituent, entre le chercheur et l’artiste, en amont du résultat final.

Depuis le début des années 2000, des travaux de recherche en littérature et en arts plastiques se sont intéressés aux écrits d’artistes, examinant les livres et performances orales produites parallèlement aux créations, ainsi que les textes constitutifs d’œuvres ou de dispositifs d’exposition. Dans une perspective intermédiale a été soulignée la relation d’analogie ou, à l’inverse, de  divergence entre la littérature d’artiste et la pratique à partir de quoi elle se constitue.

Parmi ces recherches, peu se sont intéressées à l’entretien artiste/chercheur en tant que dialogue à même d’influer à la fois sur le processus d’élaboration de l’œuvre et sur le processus de recherche sur l’art. « Dans le dialogue, le monde est tissé tout autrement, sans fond, ni scène », suggère Jean-Luc Nancy, alors qu’il suit les répétitions des Phéniciennes aux côtés de Philippe Lacoue-Labarthe et Michel Deutsch. Le philosophe suggère une distinction entre deux mondes qui pourrait nous sembler féconde : celui toujours énigmatique du geste créateur, et celui, défait de la scène, de la toile, de la caméra ou de la feuille, du dialogue sur l’art. C’est cet « autrement » tissé – autre temporalité, autre espace – que nous chercherions collectivement à saisir.