logo AMU

Vous êtes ici

"Musicologie et altérité"

In : 
Amitiés. Le cas des mondes Américains. Volume 2: Dialogues.

Extrait :

Hadrien à Marc :
J’ai rêvé parfois d’élaborer un système de connaissance humaine basé sur l’érotique, une théorie du contact, où le mystère et la dignité d’autrui consisteraient précisément à offrir au Moi ce point d’appui d’un autre monde. (Marguerite Youcenar, Mémoires d’Hadrien (1958), Paris, Gallimard, 1974, p. 22)

Réincarner l’amitié
Je dois le confesser : je ne connais pas les mondes américains si ce n’est ce que mes voyages ont inscrit en moi. Encore faudrait-il relativiser cette affirmation en précisant que mes goûts et mes origines ont, pour l’instant, conduit mes pas uniquement en Amérique centrale et latine. Je n’ai donc qu’une vue partielle du « nouveau monde ». Autant dire que je n’en connais pas grand-chose. Pourtant, tandis que je réfléchissais à l’amitié et que je tentais de connecter cette thématique à ma propre discipline (la musicologie), je me suis surprise à penser à mes voyages. Je me suis rendue compte combien la visite des monuments et des musées m’importe moins que la rencontre avec des gens, aux comptoirs des bars plutôt qu’aux terrasses des cafés, au gré des dérives et des changements d’itinéraires. Je me suis aussi rappelée combien le voyage peut être parfois angoissant. Il y a ce moment absurde où l’on se demande, en compulsant frénétiquement les rubriques « Où dormir ? » et « Que voir ? » de notre guide flambant neuf, ce que l’on est venu faire si loin de chez nous. Si l’on accepte, pourtant, de l’abandonner sur la table de chevet de notre chambre d’hôtel, l’absurdité s’estompe pour laisser nos pas en rencontrer d’autres, pour goûter la saveur particulière d’un sourire échangé et de quelques gestes partagés. Ces postures sont des choix quasi politiques : ils nous engagent à regarder autre chose que les routes filant tout droit et à mémoriser autre chose que le prêt-à-porter des souvenirs. Je crois bien que c’est de ces épopées nomades que je me suis forgée une idée de l’amitié. Je la conçois comme une rencontre et, sur un plan plus politique, comme une notion à réincarner. En effet, le partage entre amis est devenu l’une des caractéristiques de notre socialité virtuelle (réseaux et communautés), de ses codes et de ses façons d’être. Alors que le mot d’ami est à la mode dans les bouches de la jeune génération, sa « gestion sociale » est pour le moins expéditive : on ajoute ou retranche, avec virtuosité, les membres de sa liste d’amis, quelquefois même sans aucun état d’âme. Tout système génère ses contradictions et si la sphère sociale s’est définitivement universalisée (en se virtualisant), force est de reconnaître que sa réalité est aussi celle de l’isolement autistique de certains de ses usagers. Réincarner l’amitié pour en faire un dialogue qui « se soucie du monde commun (…) » est certainement l’un des enjeux majeurs de notre société.
Ma conception de la musicologie vient de cette façon de voyager. Elle tente de construire un espace de négociation où le musicologue et son objet d’étude pourraient se rencontrer et « vivre ensemble » sur un même territoire. Elle est un choix politique et même éthique qui, inlassablement, interroge le dialogue qui se noue entre la (ou le) musicologue et ses objets d’étude .

Directeur(s) de l'ouvrage hors LESA: 
Diego Jarak
Type de publication: 
Autres publications
Revue, Collection: 
C.A.F.E.
Éditeur: 
Editions La Promenade, La Rochelle.
Année : 
2 012
Nbre ou N° pages: 
p. 39-56.

Site créé par Amélie Rimbaud