Gene Tierney (1920-1991) est l’une des actrices les plus fascinantes du cinéma classique hollywoodien. Si sa carrière fulgurante n’a pas le foisonnement de celle de Katharine Hepburn ; son jeu inquiet et lumineux, la palette subtile de celui de Bette Davis ; son physique séraphin, l’incarnation sensuelle de celui de Rita Hayworth ou de Marylin Monroe, l’actrice de Laura et du Château du dragon n’a cessé d’envoûter les cinéphiles dans quelques rôles de femme instable engluée entre deux mondes – vie et mort, raison et démence, vulnérabilité et cruauté –, dont les plus grands cinéastes de son temps auront fait le pinacle de sa filmographie. Gene Tierney fait partie de ses acteurs qui personnifient l’idée même de cinéma. Ce livre, qui part principalement de quatre de ses longs-métrages (Laura, L’Aventure de Mme Muir, Péché mortel, Le ciel peut attendre) –, en est l’enquête. Il approche ses métamorphoses à l’écran non seulement comme des corps du cinéma, de cinéma, mais aussi comme les « personnages conceptuels » (Gilles Deleuze) de sa théorie.
Dans la lignée de certains des ouvrages précédents de son auteur, traçant leur chemin dans une pensée figurative du cinéma basculant souvent dans l’invention et la fiction revendiquées comme des opérations de la pensée investigatrice, ce texte se propose un objectif simple : aborder le corps cinématographique de Gene Tierney comme un précipité de théorie du cinéma. Pour ce faire, il a parfois recours à des détours insistants et inattendus, par la faune aquatique, les zombies, la taxidermie, les aquariums, les fleurs, Derrida ou Debussy, qui tous retrouvent le cinéma pour interroger ce que les films font à notre perception humaine, et nous conduisent progressivement vers une seule conclusion (en pastichant une célèbre formule de Hegel sur Spinoza et la philosophie) : « L’alternative est : Tierney ou pas de cinéma. »